Le Fou d'Elsa

de Louis Aragon

Théâtre National de la Colline

du 29 janvier au 20 février 2005

Adapté et monté par Marc Dondey
Mis en scène par Anne Torrès

 

Entretien de Anne Torrès, metteur en scène, par Maryse Ferrand

 

Un projet original, clairement défini par le metteur en scène, Anne Torrès :
« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de présenter la n° version d’une pièce connue mais de faire entendre des textes que l’on entend pas au théâtre. Je travaille le texte comme une partition. Ici, tout est très structuré. Il y a des parties, des scènes. Il y plusieurs structures dramatiques qui sont tantôt parallèles, tantôt croisées. Ce ne sont pas des morceaux choisis. Nous avons renoncé à des passages très séduisants pour donner plus de force à la structure dramatique. C’est une pièce de théâtre. Non sur Aragon mais sur la chute de Grenade telle qu’il la raconte. C’est peut-être trahir Aragon que d’en faire une pièce de théâtre alors qu’il ne l’a pas voulu ou pas réussi, mais je revendique cette « trahison».

 

Un formidable travail d’élucidation du texte. Ecoutons Marc Dondey, dramaturge :
« Pour ne parler que de la trame du récit, cinq chronologies au moins s’enchevêtrent dans Le Fou d’Elsa : chronique militaire, diplomatique et sociale du siège et de la chute de Grenade ; plongée dans le dilemme politique et personnel de Boabdil ; rejet, procès et mort du Medjnoûn ; passage de l’adolescent Zaïd à l’âge adulte, première romance avec la jeune Juive Simha, tragiquement interrompue par le viol et la mort de Simha ; vie et supplice du poète Federico Garcia Lorca. Sur un mode quasi-burlesque, Aragon se plaît à imaginer, mêlé aux Juifs et Musulmans de Grenade, un Christophe Colomb frénétique, obsédé par la recherche de subventions auprès de la cour catholique pour financer son expédition vers Cipango. Il appareille, dans l’autre sens, vers le Nouveau Monde, le jour même de la chute de Grenade. C’est la seule courbe ascendante de cet entrelacs de défaites annoncées.
Et puis, cela s’arrête. Suspension, précipitation du temps. Cela s’arrête plusieurs fois pour dire ce moment étrange de la naissance du mot, qui fraye son passage de l’indicible vers la page, vers la voix notée, parlée, chantée. Gorge serrée, à l’aube, Aragon prend note.

            Et le songe écaillé se caille dans mon cahier
            Il y a comme cela des matins où rien ne rime ni s’ordonne

Incomparables moments perdus.

 

La décomposition /le montage du texte : une succession de défis :
Sacrifier les savantes digressions sur la versification, la pensée d’Avicenne, de Saint Jean de la Croix, l’art du ballet, le Nouveau théâtre, la question de Dieu pour condenser dans une durée de 2 h-30, une somme de 450 pages avec les seuls mots d’Aragon et ne rien perdre de sa tension dramatique.
Donner à entendre dans leur fulgurance, les récits mêlés, l’extraordinaire variété des chants et le son du secret , de l’absence, qu’Anne Torrès a décelé dans ce texte et qui est là comme une sorte de note, comme une sorte de diapason au poème »
Faire surgir du texte les personnages susceptibles de donner corps à toute cette complexité.

 

 Un texte subtil et puissant :
« On entendra tout le Prologue qui est absolument merveilleux. Aragon évoque les guerres d’Espagne, de 14/18, de 39/40, autant de conflits auxquels les gens d’aujourd’hui n’ont pas participé et dont ils n’ont plus aucune idée, tandis que lui est allé au front. Il sait de quoi il parle. Il faut absolument imaginer ça. Il ne s’est jamais dérobé. . Or nous nous ne savons pas comment on écrit de ce point de vue là ».
La chronologie historique scrupuleusement respectée même si quelques textes ont pu être déplacés. « Il a été très difficile de faire en sorte qu’elle ne soit pas trop complexe et qu’elle rende compte en même temps des guerres entre toutes les factions rongées de l’intérieur par des luttes intestines et attaquées de l’extérieur par les catholiques .Il fallait dire ces dix ans de guerre, de ruine, et suggérer que tout pouvoir est voué à la ruine, ruine qui est pourtant la condition d’un renouveau. Ce qui m’intéressait encore plus, est de montrer comment on intègre à ce désastre, une immense histoire d’amour. A l’intérieur de la chute, il y a cette autre verticalité qu’est l’amour, cette tension positive. »

Chacune des quatre parties est liée à une saison :
I. : Grenade-.Eté : et successivement : la chambre du Fou et ses chants, el Rey Chico, la Bourse aux rimes et le Caravansérail.
II. : L’Alhambra/Al Baiyazin - Automne : La vie imaginaire du Wazir, ses revirements ; les événements de 1482-1484 ;.Rondah, 148 ;. Boabdil acclamé à Grenade en 1489 ; son dialogue avec Aïcha, sa mère ; le siège de Grenade.
Un bref intermède lunaire comme signe de la culture arabo-andalouse.
III : 1491-1492 -.Hiver. Zaïd devient un homme ; le procès du Medjoûn ; La Thora, la Bible, le Coran ; La capitulation ; le viol de Simha ; la reddition de Grenade.
IV : Journal de Zaïd – Printemps. L’enterrement de Simha ; le plongeur.
Epilogue : chants du xx° siècle

 

Le Medjnoûn : absent et démultiplié :
Il ne figure ni comme personnage ni comme acteur. Pour Anne Torrès : « Il était hors de question qu’il y ait quelqu’un pour le représenter car ce qui nous est montré, c’est que tout être porte en lui la possibilité d’accéder à la transgression poétique des choses. Chaque acteur est à moment donné possédé par le Djinn qui l’habite. Tout le monde est Medjoûn, tout le monde a son djinn. Le Medjoûn est celui qui est devant le miroir. On ne sait pas qui il est. IL ne s’agissait pas non plus de mettre Aragon ou Elsa sur scène. Ils sont tous les deux absents et omniprésents et c’est peut –être cela qui laisse la place au théâtre. »

 

Six personnages :
Les plus importants sont Boabdil et Zaïd, véritable fil conducteur du récit parce qu’il est à la fois le témoin et « l’adolescent qui devient homme le jour où il tombe amoureux. Il est « indissociable de Simha qui est juive et qui traverse le xx°. Siècle. La première scène après le Prologue est un duo d’amour entre Zaid et Simha. C’est un coup de foudre qui passe par les poèmes du Medjoûn et une célébration de la poésie. Il y a aussi Molinet, un rhétoriqueur habile en versification qui est une sorte de Casque bleu ou plutôt d’Albert Londres et Christophe Colomb un juif converti au catholicisme qui cherche des fonds pour son expédition. Naturellement on ne pouvait se passer du Wazir, le champion du retournement de veste qui révèle le fonctionnement des factions.

 

Le travestissement, l’impossibilité du miroir et le théâtre :
Zaïd sera joué par une femme « qui jouera ensuite Aïcha, la Khadija du Coran, dans le modèle le plus magistralement féminin » : « J’ai aimé » dit encore Anne Torrès « l’idée qu’une jeune fille joue cet être inachevé qui, à la fin du plus long jour de sa vie, devient un homme parce qu’il est tombé amoureux. Il me semble q’Aragon s’est beaucoup intéressé au problème du travestissement qui traverse tout le théâtre du xxxviii° par exemple. J’ai voulu rendre compte de l’extraordinaire complexité de ce texte dans le domaine sexuel : par exemple, dans la scène du viol, la première, Aïcha et Boaddil porteront la même robe dans le miroir et sous le regard, en quelque sorte prémonitoire, de Simha qui est l’amoureuse de Zaid. Parfois les garçons sont déguisés en femme : ainsi les trois gazelles du harem seront aussi des soldats en robe, figurant, tour à tour ou simultanément, les factions, le féminin… On sait qui est qui, mais tout est très compliqué. Au temps de Shakespeare les femmes étaient jouées par des hommes. J’ai voulu mettre en scène les multiples facettes qu’un être porte en soi : le masculin / le féminin, l’adolescent / la mère. Il me semble que c’est le sens qu’Aragon donne au miroir et au théâtre. Pour lui, on est tellement multiple que le miroir est impossible. Il se brise dès qu’on se met devant. Il est forcément éclaté et dangereux. On peut s’y couper. J’ai voulu qu’on soit traversé par le féminin, le masculin, la jeunesse et la vieillesse et montrer que tout cela manifeste une angoisse et non un phantasme. On peut naviguer dans le temps de sa vie, se sentir vieux à vingt ans ou jeune à cinquante. Aragon est appelé par la jeunesse mais on ne peut ressentir cela que si l’on a connu le malheur d’être né. C’est quelque chose que j’ai longtemps éprouvé. Il faut s’éprouver comme multiple et large comme un grand éventail sinon on s’ennuie »
Le peuple n’apparaîtra pas en tant que tel mais on entendra le magnifique poème de « L’Homme du Mardj en réponse à l’Etranger », l’espion. L’idée d’utiliser des graphs qui sont des peintures murales vouées à l’effacement ainsi que des tags est venue d’un mot d’Aragon « Ceux qui aiment écrivent sur les murs ». Au début tout sera rouge.
Du « Fou d’Elsa » Anne Torrès dit encore « Je défends la beauté de « l’être intérieur d’Aragon » et de la très très grande poésie française à la fois extrêmement savante et extrêmement populaire Je ne connaissais pas Aragon, mais quand je l’ai eu lu, j’ai rajeuni. »

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