La Semaine sainte, une enjambée de 60 ans !

March 18, 2018

    L'empereur Constantin, fraîchement converti au christianisme, convoqua le 1er concile œcuménique à Nicée (actuelle Iznik en Turquie) en 325. Des controverses doctrinales faisaient rage dans la jeune religion. Certains disaient que le Père était de même substance que le Fils (homoousios en grec) quand d'autres - disciples d'Arius qui furent excommuniés - prétendaient qu'il y avait seulement similitude de substance (homoiousios). La différence visuelle entre les deux mots grecs est le i – se prononçant iota en grec - d'où est venue cette expression « ne pas bouger d'un iota » signifiant qu'on reste ferme sur ses positions.  Mais j'évoque ce concile pour d'autres raisons ; c'est aussi à Nicée que les principes de calcul pour définir une date unique de Pâques ont été donnés * ; grâce à internet, on peut retrouver cette date pour chaque année depuis 1583, année qui a suivi le passage au calendrier grégorien (http://cosmos2000.chez.com/Vendredi13/A5_fr.html).

 

              C'est ainsi que j'ai pu vérifier que n'était pas mensonge le fait que le dimanche des Rameaux tombait bien le 19 mars et celui de Pâques le 26 en cette année 1815. Entre ces 2 dates, se déroula la Semaine sainte telle que l'a imaginée Aragon dans son roman éponyme, publié il y aura tout juste 60 ans en octobre prochain. Le succès a été considérable. Les critiques ont été élogieuses parfois interrogatives sur le fait qu'Aragon quittait l'horizon du 20ème siècle (celui des romans du Monde réel). À cela, Aragon répondait que ce roman était toujours inspiré de la méthode du réalisme dont était partie constituante le vertige qui peut saisir les hommes dans certaines périodes historiques. L'Histoire, ses bégaiements, ses indécisions, ses intrications avec les vies singulières des hommes, est au cœur du roman. Par ailleurs, le 20ème siècle n'est pas absent de ce roman puisque l'auteur se projette dans sa venue en Sarre en 1919, comme dans sa campagne militaire dans le Nord en mai 1940.

 

              Il y a une certaine résonance entre héros choisi, le peintre Théodore  Géricault, et l'auteur lui-même : l'un comme l'autre sont face à une  débâcle, celle de la Maison royale fuyant devant le retour de Napoléon 1er ou celle du printemps 1940 ; l'un comme l'autre sont perplexes face aux chavirements de l'Histoire, en 1815 pour le peintre, en 1940 ou...en 1956 (« coup de poignard sur mes paupières ») pour l'écrivain ; l'un comme l'autre découvrent « les autres » à Beauvais et lors de la nuit des arbrisseaux pour le peintre, lors de la grève des mineurs en Sarre pour l'écrivain. Pour Géricault comme pour Aragon, il y a cheminement de la conscience, non pour trouver le sens des choses, déjà là, qu'il n'y aurait qu'à exhumer, découvrir mais un sens à ce qui paraît chaotique et désordonné, voire tragique.

              Comme météorologue de métier, j'ai été sensible à la présence de ce personnage à part entière du roman, la pluie ; « çà prend eau de toutes parts » ; pensez donc, le mot pluie, on le trouve 142 fois, le verbe pleuvoir, 27 fois ! Je remercie W. Babilas d'avoir effectué ce dénombrement avant moi il y a plus de 30 ans (cf. Actes du colloque d'Aix-en-Provence sur la Semaine sainte, sept. 1987). Remarquez qu'à la toute fin du roman, quand Géricault part vers Mortain le jour de Pâques, Aragon pose la dernière phrase « C'est drôle, la route n'est plus du tout la même, avec le soleil. ». J'ai voulu y voir de plus près, jouer les « fouilleurs d'archives », comme disait Aragon dans son interview de 1959 (1) à propos de son roman. À la bibliothèque de l'Observatoire de Paris, j’ai pu vérifier que la semaine du 19 au 26 mars 1815 avait été très humide et venteuse (en particulier, le jour de grand vent indiqué par l'auteur, le jeudi 23 mars) et que le ciel était dégagé et ensoleillé le matin de Pâques à Paris (et probablement à Béthune d'où Aragon faisait partir Géricault). Aragon, soucieux de la « minutie dans le décor » (1) avait dû effectuer les mêmes recherches et aboutir aux mêmes résultats. Mal m’en a pris, donc, de lui « chercher des poux » (1). Cependant, la pluie n'a pas été si abondante : 49 litres d'eau par mètre carré sont tombés en mars, ce qui n'a rien d'exceptionnel (la normale actuelle est de 48 l/m2) et il ne pleut pratiquement plus dès le vendredi. Aragon n'a pas menti mais exagéré l'aspect pluvieux de la semaine sainte.  Ces allusions à la pluie, répétitives, plus qu'à informer sur le temps qu'il fait, visent à marquer le climat de débâcle de la Maison du Roi.

              L'autre débâcle, celle de 1940, Aragon pouvait encore moins dans « Les Communistes » mentir sur le temps qu'il faisait : le souvenir pour les lecteurs était trop proche ; « Mai qui fut sans nuage et juin poignardé », écrivait-il en 1941 dans Les lilas et les roses du Crève-cœur.

 

              La « minutie dans le décor » (1), c'est aussi la description des habillements des soldats des différentes armes (mousquetaires, grenadiers, gardes-du-corps, etc..), celle des instruments de travail du tourbier de la vallée de la Somme, Eloy Caron, ou encore celle des lieux géographiques entre Paris et la Belgique, l'emploi par moments du patois picard ; tout cet écrin de vérité permet à l'auteur de « savoir mentir » (1) pour « donner de la profondeur » (1) au roman ; c'est ainsi qu'il invente « pour des commodités romanesques » (1) un exercice militaire qui n'a jamais eu lieu sur la plaine de Grenelle le matin des Rameaux ; c'est ainsi qu'il construit un personnage comme Simon Richard en ayant comme pilotis le vrai Octave de Ségur (beau-père de la comtesse écrivaine), tous deux ayant leurs femmes séduites par Tony de Reiset (personnage du roman et  personnage réel).  Aragon peut ainsi inventer une rencontre entre les 2 officiers Simon et Tony alors que celle entre Octave et Tony ne pouvait avoir lieu. 

 

              J'ai été sensible à la façon qu'a Aragon de traiter les personnages avec empathie ; il ne les juge pas en fonction de leur passé mais il évalue leur présent en lien avec leur avenir ; tout un chapitre (N°13) s'intitule d'ailleurs « les graines de l'avenir ». Seul le personnage de Géricault reste circonscrit à la durée de la semaine sainte. Mais, des personnages comme Berthier, le duc de Richelieu, le duc d'Havré, etc. sont saisis dans leur complexité ; Berthier, artisan, sur le plan logistique des victoires de Napoléon, mais rallié au roi podagre, va se défenestrer à Bamberg, par désespoir de voir la France aux mains des puissances étrangères (c'est l'imagination d'Aragon car rien ne prouve qu'il y ait eu suicide du maréchal et qu'il ait eu cette raison de le faire); le duc de Richelieu- qui a sa statue en toge romaine à Odessa où il fut maire- va négocier âprement l'évacuation des troupes étrangères du  territoire français après Waterloo ; le duc d'Havré, tout aristocrate qu'il est, s'est investi dans la compagnie des mines d'Anzin (permettant à la France de ne plus avoir recours au charbon du Hainaut) avant que la bourgeoisie montante ne la reprenne à son compte.

 

              Dans la dernière partie du roman, quand la Maison du Roi est prête à passer en Belgique, sont évoqués des personnages réels, certains connus, comme les 4 sergents de la Rochelle, d'autres beaucoup moins comme le général Berton qui ont lutté dans les années qui ont suivi la Restauration ; « Les voilà, tes fils, homme de 1793. Arrière qui a le cœur assez bas pour les juger aux pièces, suivant la loi de la caisse, le doit et avoir, et superbement sourit devant ces conspirations qui se succèdent, à quoi passera leur vie, se consumera leur printemps, comptez ceux-là qui en meurent. Ils vont longtemps se jeter à des entreprises qui semblent d'entrée désespérées aux yeux de l’Histoire. Cependant, ils y auront cru assez pour y jouer le va-tout de la jeunesse et les lendemains de l'âge mûr. Chaque année, après les massacres au retour des Princes, la vraie Terreur, apportera sa moisson d'ardeur et de sang versé. ».

 

              En particulier, on s'attache à ce personnage du fils du commandant Degeorge (ce dernier meure la veille de Pâques près de Béthune), dont Aragon fait dérouler la vie de 1815 à 1853, une vie d’avocat républicain, qui se bat, avant et après les 3 Glorieuses de juillet 1830, jusqu'en 1848, lutte, espère, se trompe et est trompé par ce Louis-Napoléon socialiste devenu empereur. 40 ans de l'Histoire sont parcourus en quelques pages. Comme un écho à un roman auquel Aragon a renoncé, les Rendez-vous romains, où le héros était le sculpteur républicain David d'Angers. « A-t-on le droit de s'arrêter un moment ?» semble dire Aragon, 2 ans avant l'épilogue des poètes en nous montrant le personnage de Frédéric Degeorge.

 

              Lisez ou relisez ce roman. Dans une période comme la nôtre où l'Histoire, celle que les femmes et les hommes font et défont en fonction de la part que chacun y prend, ce roman apporte une belle lumière.

 

                                                                                                                               Michel Ruchon

 

* c'est le dimanche qui, après le 21 mars, est ou suit la date de première pleine lune

(1) dans CD N° 5 du coffret anniversaire des EPM, 2012

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