Sur Le Paris d’Aragon, d’Olivier Barbarant

March 11, 2017

Un texte de Marie-Thérèse Eychart,

publié dans le n° 1055, Mars 2017, de la revue Europe.

 

Des poèmes d’Aragon à ses romans tout, dans son œuvre immense, nous ramène au lien essentiel qu’il entretenait avec Paris. Fort de sa parfaite connaissance d’Aragon mais aussi du siècle poétique, Olivier Barbarant déploie sous nos yeux toute la vie du poète dans son Paris d’Aragon puisque la chorégraphie des lieux est « chorégraphie de l’âme » et ancrage dans l’Histoire. Mais ce qui distingue Barbarant des biographes – souvent austères pour être sérieux, ne reculant pas devant des centaines de pages— c’est l’étonnante conjugaison de profondeur, de richesse dans les informations et d’une légèreté souveraine de l’écriture. Son dispositif littéraire qui procède d’une architecture solide s’ouvre à la fantaisie, à l’imagination et au sensible. En cela, la démarche est bien aragonienne.

Parlant de ses écrits, Aragon disait qu’ils ne pouvaient être compris s’ils n’étaient pas datés. La chronologie, donne ici avec simplicité sa ligne directrice à l’essai, elle pose les évènements mais c’est le talent d’écrivain de Barbarant qui les faire vivre. Ainsi, surgissent au 17 rue Gabrielle, la petite chambre de Max Jacob, « L’homme pauvre », celle tout autant monastique de Reverdy ; passent aussi la silhouette massive d’Apollinaire, celle de Blaise Cendrars ou de Cocteau allant aux éditions de la Sirène, rue de la Boétie, rue où vivait Picasso, tous ces aînés qu’admirent « les jeunes aspirants à la création » et qui placent d’emblée Aragon dans un réseau d’affinités et de débats poétiques. Le glissement vers le romanesque de scènes devenues mythiques intègre, par une mise à distance, l’analyse des techniques littéraires employées par le poète pour procurer « à l’anecdote les proportions du légendaires ». Barbarant rappelle les marches nocturnes d’Aragon avec Breton, la soirée terrifiante au Val de Grâce où, pendant une nuit de bombardements, les fous hurlant, Breton lit le Chant cinquième de Lautréamont. Une autre fois, reprenant en cela un procédé d’Aragon, il s’appuie sur un tableau pour retrouver les fracas d’une histoire intime. Bousculant la chronologie, il évoque Le Départ des poilus, la célèbre toile d’Albert Herter trônant depuis 1926 sur un mur de la gare de l’Est, pour raconter a contrario de  l’image d’Epinal, le départ au front du jeune Aragon quand sa mère lui révéla l’identité de son père. L’intervention personnelle de l’essayiste, teintée d’humour et d’empathie, suggère avec subtilité que le mélodrame n’est que l’écume des souffrances. « Les verrières de la gare ont-elles été du coup le ciel d’une révélation ? », « L’avouerai-je ? Je ne peux jamais passer sur les quais centraux sans me demander sur lequel faire figurer le jeune soldat à moustache, assorti d’une mère éplorée ». Cette façon de s’adresser au lecteur, de brusquer l’imagination en donnant toute sa place à la sensibilité, n’est pas sans rappeler la manière du narrateur du Paysan de Paris avec laquelle joue constamment Barbarant dans un jeu de miroir qui donne un charme puissant à cette déambulation mentale. Les chemins de traverses, les digressions sont des pistes ludiques  autant que de nouvelles façons d’observer le monde réel pour faire resurgir celui du passé. C’est ainsi qu’il nous déconseille de « fuir les fastes du passage des Panoramas, les beautés désertes et luxueuse du passage du Grand-Cerf ou de la galerie Vivienne » et de nous diriger vers le passage Brady, ou celui du Prado pour « flairer un peu du désordre de la vraie vie ». Ces écarts nous conduisent à une promenade sensible au service d’une redécouverte vivante de ce que put voir et aimer poète. Nous ne nous attarderons pas sur l’Hôtel Istria qui hébergea Elsa Triolet et où passait Maïakovski, dont seule la façade peut encore faire sens mais dont l’intérieur est dévolu au confort d’une clientèle riche. Par contre, notre guide nous arrêtera sur l’admirable immeuble Art déco qui jouxte l’Hôtel et servait d’ateliers aux artistes, « l’un des plus beaux de Paris ». Déplacer les centres d’intérêts « historiques » des guides classiques, pour retrouver dans les lieux actuels l’image ou le rêve de ce qui a été est encore une fois se placer dans le sillage aragonien.

Comprendre Aragon, c’est comprendre que chez lui le moi est toujours mêlé à l’autre, l’intérieur à l’extérieur, l’intime à la politique. Dans ce parcours, la chorégraphie des lieux parle donc d’Histoire. L’Ouest parisien bourgeois, siège de l’enfance et de l’adolescence cède symboliquement dans les années 30 sa place à l’Est, ce « Paris Rouge » qui devient le lieu de vie d’Aragon. Barbarant sait se placer à la bonne distance pour parler de ces années de combats où Aragon fut journaliste à L’Humanité, responsable de Ce soir et des Lettres françaises, membre du Comité central du PCF. Loin de ces critiques qui pratiquent a priori une suspicion sur tous les faits et gestes d’Aragon et qui ne savent pas ou ne veulent pas prendre en compte le contexte historique de sa vie, Barbarant rappelle que le poète appartient à la génération de ceux qui se sont réinventés dans le militantisme des années 30 « avec leur lyrisme et leur tragédie » et non à celle du café de Flore ou de la rue Saint-Benoît qui n’a vécu que « le communisme en majesté de la Libération ». Les combats d’Aragon étaient à l’aune de ce qu’il pouvait apporter à son parti et fonction des urgences de l’Histoire. Il a voulu appartenir à un groupe où solidarité et sens des responsabilités étaient essentiels.

Ce Paris d’Aragon, a toute les qualités d’un baedeker : tous les lieux « à connaître » sont indiqués, tout est précis, référencé, le lecteur peut partir le livre en poche à la conquête du Paris d’Aragon. Mais il est beaucoup plus que cela. C’est la biographie d’un poète faite par un poète qui s’adresse avec complicité à son lecteur dans une écriture dont le charme, la simplicité, au-delà de l’intérêt intellectuel, sont d’une séduction absolue.

 

Marie-Thérèse EYCHART

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