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Pour Michelle Mallet : 11 août 2020


Hommage de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet

Qui parmi nous s’attendait à ce que la vie de Michelle soit arrivée à son terme ? Certes, toute vie comporte son terme, mais il n’y avait nulle urgence à ce que Michelle parte si tôt pour cet ailleurs où personne ne pourra l’y rejoindre, nous laissant un peu moins riches, un peu plus seuls. Il nous reste sa mémoire par quoi se perpétue ce qui doit être transmis.

J’évoquerai essentiellement la présence de Michelle au sein de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet. D’autres diront mieux que je ne saurais le faire les autres aspects de sa vie.

Quand elle apparut dans la SALAET, Michelle était depuis longtemps une militante. Je ne vais pas développer ici ce que cela signifie être militant, vous le savez, même si sous d’autres cieux certains s’en font une fausse idée, par exemple une idée de soumission, ou si d’autres le confondent avec je ne sais quoi de tortueux. L’engagement politique et social de Michelle avait pris corps bien avant que n’existe la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet et il trouva en elle un prolongement culturel. Il lui fut en quelque sorte naturel de se passionner pour l’œuvre considérable de deux grands écrivains sur qui l’opprobre était souvent jeté de façon inconsidérée et avec une hargne qui révélait le peu d’esprit de ceux qui se livraient à ce petit jeu, assurés qu’ils étaient de l’impunité de leurs propos et même d’en tirer quelque notoriété. En fait, si Aragon était leur cible et Elsa souvent tenue pour négligeable, c’était neuf fois sur dix pour s’être rangés du côté des exploités, ce côté qui était celui de Michelle. Elle était sensible à leurs qualités littéraires, c’est indéniable, mais elle savait aussi qu’ils avaient vécu des situations qui n’étaient pas sans rapports avec celles qu’elle avait connues comme militante, comme salariée, comme femme. Dans son combat pour restaurer l’image d’Aragon, sans cesse remis sur le métier, elle déployait les mêmes convictions qui rayonnaient dans ce qu’elle entreprenait. Elle avait gardé intacte sa capacité d’indignation devant les petitesses, les mesquineries, les coups bas, et sa capacité de réplique. Sa disponibilité, son aptitude à décider et à organiser, sa bonne humeur permanente qui faisait s’envoler les appréhensions, sa bienveillance, sa vigilance aussi qui lui faisait saisir ce qui n’allait pas, firent que très vite elle devint, avec Bernard, un élément essentiel de la vie de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet au point d’occuper pendant de longues années la fonction de Secrétaire générale adjointe. En réalité, elle n’était pas seulement adjointe mais bien Secrétaire générale, en charge de presque tous les aspects matériels de la vie de notre association.

Avec elle, la SALAET se développa et passa le cap de plusieurs difficultés que l’on pourrait caractériser comme des maladies non pas infantiles mais de jeunesse. L’objectif de notre association est de servir la cause d’Elsa Triolet et d’Aragon, pas de permettre qu’on puisse se servir d’elle à des fins plus ou moins personnelles, ce qui n’est pas toujours évident étant donné la nature humaine et les enjeux politiques auxquels elle se doit de répondre. Michelle voyait venir les problèmes, savait les décrypter, proposer des solutions. C’est sous le magistère de Francis Crémieux qu’elle fut le plus heureuse. Francis Crémieux incarnait à ses yeux l’autorité, l’autorité ferme mais bienveillante et généreuse qui permettait aux militants de donner pleinement leur mesure. Francis Crémieux, « mon Francis » comme elle aimait à dire, savait pousser les jeunes et les moins jeunes, jugeant ce qu’ils pouvaient apporter non pas selon leurs diplômes ou leur capacité à écrire mais selon leur participation aux activités concrètes. Car la vie d’une société, même quand elle se pare des noms d’écrivains célèbres, c’est surtout du concret : se déplacer, porter des livres, tenir des stands, renseigner les gens avec bonne humeur, éviter les prises de bec inutiles, répondre à mille correspondants, faire des démarches, préparer les assemblées, tenir les comptes, etc. En fait, veiller à tout.

A rebours de l’image convenue des cadres huppés des associations littéraires Michelle offrait celle d’une femme que je dirais sortie du rang, qui sut manifester autant, voire plus, de distinction dans les relations que bien des personnalités au verbe facile et abondant. Ce qu’elle avait à dire, elle le disait avec simplicité et précision, et derrière les mots se sentait sa loyauté. Ce n’est pas rien d’être loyal, de ne pas déguiser, de batailler pour ce que l’on croit juste, en respectant l’autre, sans chercher à blesser. Cela se vit aussi dans toute son ampleur quand Michelle qui avait longtemps était membre du parti communiste s’en détacha pour adhérer à un autre parti qui correspondait mieux à ses convictions. Souvent, ce genre d’évolution devient source de conflit, là aussi, elle sut trouver le bon équilibre et ne rien altérer. C’est aussi à cela que se manifeste la qualité d’une personnalité.

Nous conserverons d’elle l’image d’une femme qui a toute sa vie beaucoup donné, avec loyauté, avec dignité, sans attendre en retour quelques honneurs. Et nous ne saurions disjoindre de cette image Bernard, qui a partagé avec elle tout ce qui vient d’être évoqué, Bernard qui a affronté avec elle les temps de deuil et les mauvais moments, Bernard pour qui elle avait conservé le regard des premiers jours.

François Eychart

Secrétaire général de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet

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