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L'adieu à Michel Ruchon

Comment parler de Michel ?

Parler d’un homme comme Michel est chose difficile, la vraie réalité d’un être n’est pas forcément dans ce qu’on voit. Une part échappe à ce qu’on croit savoir, à nos certitudes, à ce qu’on imagine et c’est sans doute heureux. En disant aujourd’hui adieu à Michel, nous savons qu’il vivra dans le souvenir de ceux qui sont nombreux à l’avoir connu et aimé

Comment parler de Michel sans trop se tromper ? Il y a ce qui était sous nos yeux visible et ce qui se laissait deviner sans avoir encore pris forme. Le Michel d’il y a trente ans n’était pas celui des dernières années. Un simple coup d’œil sur sa vie nous rappelle qu’il était un militant communiste, syndicaliste, associatif, un homme très attaché à sa famille, sa femme, ses enfants, ses petits-enfants. Tout cela est avéré, mais rend-il compte de la qualité de l’homme ? C’est pourtant de cette qualité qu’il faudrait parler.

Je ne sais plus quand Michel est arrivé dans la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet. Il avait adhéré à l’époque où il y avait quatre ou cinq cents adhérents. Il s’était fait des nôtres parce que la dimension culturelle de l’association l’intéressait et surtout parce qu’offrir son travail était chez lui naturel. Une société littéraire n’est pas seulement un petit monde où l’on parle. Il faut le faire vivre, matériellement, financièrement, publier des revues, prévoir des initiatives, les réussir. Il faut qu’elles correspondent à ce que les adhérents recherchent. Cela nécessite de la réflexion, des capacités, du travail. Sans quoi, tout périclite. Et lorsque la part culturelle est très imbriquée dans ses prolongements politiques, ce qui est le cas d’Aragon et d’Elsa, s’y ajoute une exigence de niveau intellectuel qui exclut de se contenter de parler du grand écrivain, avec force adjectifs laudatifs.

C’est dans ce petit monde, toujours un peu sous tension, que Michel est apparu et a pris sa stature. De longue date rompu au militantisme, il ne réclamait rien pour lui et pourtant il était toujours présent pour la moindre tâche, qu’elle soit matérielle ou administrative. Quand on mettait sur pied une initiative, on le comptait toujours a priori parmi ceux qui en feraient partie. Celui qui ferait le compte de ce qu’il réalisait chaque mois serait très étonné, mais c’était pour lui de l’ordre du naturel. Il y a des gens qui ne comprendront jamais cela, il y en a d’autres pour qui, au contraire, c’est l’état normal des relations entre personnes de qualité.

Lorsqu’il eut pris en charge les questions de trésorerie qui ne sont jamais un cadeau, tout a parfaitement bien fonctionné, grâce à sa rigueur. Au sein de l’association le travail s’effectue sur la base de la confiance. Personne n’aurait jamais imaginé questionner Michel sur sa gestion financière. Chacun la savait parfaitement à jour et c’était un gros avantage de n’avoir jamais à s’en soucier.

Il accomplissait aussi avec la même rectitude des taches qui relevaient du Secrétariat général qu’il est inutile ici de détailler. Il lui avait été plusieurs fois proposé d’être Secrétaire adjoint mais ce genre d’intérêt personnel ne cadrait pas avec sa personnalité. Il regardait ailleurs.

Un beau jour, le trésorier a laissé poindre un auteur. Le domaine de l’écriture est un des plus sélectifs. Peut-être Michel avait-il longtemps douté de ce qu’il pouvait écrire ? Peut-être tout simplement n’osait-il pas se lancer, sortir de son jardin secret et affronter le caractère public d’un texte ? Cela avait commencé avec un commentaire sur La Semaine sainte, puis un autre sur Elsa Triolet dont il avait imaginé la dernière lettre, toute fictive, à sa sœur Lili. Elle avait de l’allure cette lettre et témoignait d’une belle connaissance de la correspondance d’Elsa. Elle se terminait sur les temps où les étrangers étaient redevenus des cibles, par allusion à notre actualité.

L’autre texte, « Ribérac, une bonne leçon ? » commentait et précisait certains aspects de l’étude consacrée par Aragon à la poésie de langue d’Oc, au Moyen âge. Ayant vérifié l’argumentation d’Aragon, et pour cela utilisé ses connaissances en climatologie, Michel concluait que certaines réalités lui avaient échappé, prenant en défaut les spécialistes qui, eux non plus, n’avaient rien vu. Il fallait un certain culot, dans la revue des amis d’Aragon, pour aller sur ce terrain. Il l’a pourtant fait, avec la fausse candeur derrière laquelle il s’abritait parfois, disant « J’ai aussi écrit quelque chose... Tu regarderas... » ce qui témoigne du fait que son activité au sein de la Société des amis n’était pas seulement une astreinte librement consentie mais qu’elle se prolongeait dans des travaux intellectuels.

La Société des amis est un petit milieu où il était heureux. Heureux d’être dans une relation qui n’est brouillée par rien, où règne concorde et bonne humeur sur la base d’un accord profond correspondant aux objectifs culturels de la Société. D’autant que la fréquentation des œuvres d’Aragon et d’Elsa Triolet sont très enrichissantes par leurs qualités propres et par les problèmes politiques qu’elles posent. Ses camarades du parti communiste de Saint-Cyr parleront mieux que moi des activités du militant politique que Michel était. Je crois pour ma part que ces activités ont trouvé leur prolongement naturel au sein de la Société des amis. Elle fut pour lui le lieu privilégié où il pouvait rallumer pour tous les étoiles qu’il portait en lui.

Son accident en montagne nous avait alertés mais il en avait fort bien surmonté les séquelles. L’arrivée du cancer, c’était autre chose. Sans doute ne voulait-il pas alarmer, car c’est à peine s’il avait ensuite glissé qu’il avait rencontré des problèmes cardiaques et qu’on lui avait posé un stent. Tout cela dit comme en passant, pour ne pas déranger, ne pas alarmer pour rien. Il était aussi comme cela, Michel.

Nous avons perdu un être rare, un ami très cher, un camarade au sens profond du terme. De toute part l’annonce de sa disparition donne lieu à des messages qui, tous, disent combien il était aimé. Cela apportera peut-être un peu de consolation à Élisabeth et à sa famille. Il n’est plus là pour l’entendre, mais cela n’est-il pas la meilleure preuve d’une vie réussie ? Et qui de nous, lorsque ce sera notre tour, n’aimerait pas partir en laissant de tels regrets ?

François Eychart

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